Le terme "paresseux" a une connotation peu flatteuse et est même classé parmi les sept péchés capitaux dans la tradition chrétienne. Pourtant, profiter de moments d'oisiveté n'est pas synonyme de déchéance. Quand la paresse est-elle devenue un mot tabou ? Cette question essentielle illustre la dualité entre travail et loisir, un sujet ancré dans le débat politique actuel et au sein même de la gauche. On observe deux camps distincts : d'une part, des figures comme Sandrine Rousseau qui plaident pour un "droit à la paresse", et d'autre part, ceux qui, comme Fabien Roussel, défendent une vision du travail comme fondement de l'organisation collective. Pourquoi ce droit au repos est-il encore si peu accepté ?
la prééminence du travail
En 1880, Paul Lafargue, gendre de Marx, publie un essai controversé intitulé le droit à la paresse. Dans ce texte audacieux, il critique vivement l'adoration du travail, se moquant de la façon dont les ouvriers réclamaient leur droit à un travail éreintant. À l'époque, il blâmait l'entente entre le clergé et les capitalistes, qui imposaient ce rapport presque religieux au travail. Ce dernier était justifié par la doctrine chrétienne, faisant de la paresse un péché. Aujourd'hui, même au sein d'une société largement sécularisée, pourquoi persiste cette aversion pour le repos ? Le discours de notre président, fier de dormir à peine quelques heures par nuit, est un exemple de cette valorisation malsaine du surmenage.
Le mépris constant envers les chômeurs et les appels à augmenter le temps de travail renforcent cette doctrine. Pourtant, la surcharge de travail a des conséquences sur la santé : l'écart d'espérance de vie entre les plus défavorisés et les plus riches atteint 13 ans en France. Les emplois les plus exigeants, souvent mal rémunérés, contrastent avec la laxité dont bénéficient les élites. Loin d'embrasser le droit à la paresse, on cultive une image négative de la pause et du repos.
le progrès technique, une promesse inachevée
Dans l'Antiquité, le travail était souvent perçu comme une servitude, déléguée aux esclaves. L'automatisation était censée libérer l'humanité du fardeau du travail, un idéal que l'on pourrait espérer réaliser via des progrès techniques. Cependant, alors que nous avons réduit le temps de travail depuis l'époque de Lafargue, celui-ci recommence à augmenter, et les critiques envers les 35 heures se font entendre. Notre productivité, elle, a continué d’augmenter, et la promesse d'un avenir où le travail serait réduit à 15 heures hebdomadaires, comme l'avait prédit Keynes, semble s'éloigner.
Aujourd'hui, de plus en plus de travailleurs occupent des bullshit jobs — des emplois qui semblent dénués de toute utilité. Au lieu de nous libérer, le progrès technique nous asservit à des taches répétitives et peu gratifiantes. Malgré le développement d'outils supposés alléger notre charge de travail, beaucoup se retrouvent acculés à assumer des activités toujours plus dénuées de sens.
retrouver la valeur de l’oisiveté
Notre identité est souvent liée à notre emploi, ce qui rend difficile la transition vers une vie où l'oisiveté serait acceptée. Les retraités, autrefois actifs, font face à de nombreux défis psychologiques lorsqu'ils quittent le monde du travail. Paradoxalement, ceux qui accèdent enfin à une forme de repos se retrouvent souvent contraints de défendre des contraintes de travail pour ceux qui les suivent.
Pourtant, l'oisiveté authentique, loin d'être une malédiction, pourrait s'avérer salutaire. Des études montrent que le cerveau en mode repos crée des connexions inédites, stimulant la créativité. Ainsi, loin de mener à la stagnation, la paresse pourrait être un allié dans l'innovation. En dénonçant le dogme du travail, il devient crucial de réévaluer nos priorités et de redécouvrir le plaisir d'une vie équilibrée. Apprenons à reconnaître que nous travaillons avant tout pour vivre, et non pas l'inverse.







